1/64ième d’orgueil ?

Suite de l’article sur l’égo… 

reussir-vie-orgueil-orgueilleux

Pour aller plus loin dans notre étude, regardons de plus près la Guemara Sota (1), qui traite longuement de la gravité de la gaava / orgueil.

Elle précise néanmoins : « Rava dit : ‘celui qui a de la gaava doit être mis en Nidouy / excommunication, et celui qui n’en a pas également’ ».

Il est donc important d’avoir un minimum d’orgueil… Quelle est la quantité requise ? 

Le texte précise (2) qu’un talmid HaHam / sage doit posséder le 8ième d’un 8ième d’orgueil (eHad michemoné bécheminit). Car selon rav Ouna, pour un sage, cette petite mesure d’orgueil apporte de la beauté.

Rachi sur place explique qu’il faut qu’un sage possède un peu de gaava pour qu’il puisse enseigner et que ses paroles soient entendues mais également afin de se faire entendre s’il fait des remontrances, de sorte que ceux qui ont un esprit léger ne se comportent pas avec arrogance à son égard et qu’ils acceptent ses paroles.

Attention, le Ktav Sofer explique qu’il s’agit ici d’un orgueil apparent (l’aspect extérieur du sage) et non, évidemment, du ressenti intérieur. L’Homme doit rester humble en toute circonstance ; comme il est écrit « Tous ceux qui sont fiers dans le cœur sont une abomination pour l’Eternel » (3) et « Concernant celui qui a de l’orgueil D.ieu dit ‘Nous ne pouvons résider dans le même monde’ » (4).

Nous pouvons malgré tout nous étonner de l’étrange mesure annoncée (8ième d’un 8ième)… Plusieurs commentaires ont expliqué ce fameux 1/64ième d’orgueil.

A l’époque du Talmud de Babylone cela correspondait au poids le plus petit (5) et un « kortov » (mesure ancienne) est le 8ième d’un 8ième de « log » (autre mesure) (6). En somme il faudrait pour le sage avoir le plus petit degré d’orgueil possible.

Nous retrouvons également cette notion concernant le mont Sinaï. La Thora fut donnée à cet emplacement (et non sur une grande montagne) car elle ne peut être acquise que par l’humilité. À la question de savoir pourquoi la Torah n’a donc alors pas été donnée sur une plaine, voire dans une vallée, le Rav Heshel de Cracovie expliqua (7) que l’humilité ne consiste pas à s’abaisser jusqu’au ‘niveau de la mer’. Il calcula ensuite que la hauteur du mont Sinaï correspondait exactement à 1/64ième de la plus haute montagne… Ce serait donc la mesure de piété par excellence.

Le Maarcha explique que la valeur numérique de Gass (orgueil ; grossièreté) est de 63, ainsi la guémara demande au sage d’avoir 1/64 d’orgueil, donc de rester en dessous des 1/63, en dessous de toute notion de fierté.

Selon un autre enseignement (8), le nombre 64 correspond à la valeur numérique du mot « Din », Justice. Le texte parlerait donc d’un sage qui doit trancher la loi, ce qui expliquerait l’infime quantité d’orgueil qu’il faudrait pour prononcer une sentence.

Le Gaon de Vilna demande : pourquoi l’expression de nos sages est-elle, textuellement « UN huitième d’UNE huitième » ? Ceci est une allusion AU huitième verset de LA huitième paracha… Ce qui nous conduit à la Parachat Vayichlah (9) où l’on trouve précisément la prière de Yaacov Avinou, avant sa rencontre avec Essav. Le patriarche dit à D.ieu « Je suis trop petit en mérite pour toutes les charités et vérités que tu as faites avec ton serviteur ». Dans ce verset, Yaacov – qui était à un niveau spirituel inimaginable – doute du mérite qu’il peut avoir aux yeux d’Achem… Leçon pour nous tous, on ne peut jamais être persuadé d’être un tsadik parfait : même un érudit se doit d’être modeste et Yaacov Avinou lui-même a douté de sa grandeur.

Certains Baalé Adrash (10) ont également été consulter le 8ième verset du 8ième Tehilim. Le roi David écrit dans ce psaume : « Qu’est donc l’homme que tu penses à lui ? Le fils d’Adam, que tu le protèges ? » et au verset 8, le psaume cite ce que D.ieu a donné à l’Homme en mettant les « brebis et taureaux et aussi les bêtes des champs » sur un même plan. Belle leçon d’humilité de la part de David AmeleH.

Le Rabbi Zvi Hirsch apporte une notion intéressante : il rappelle la loi des 1/60ième (tout aliment s’annule dans plus de 60 fois son volume ; batèl béchichim) et il explique qu’ici la guémara sous-entend que le sage doit complètement ‘noyer’ son orgueil dans plus de 60 fois sa quantité.

Si le Talmud voulait sous-entendre l’idée du « batel béchichim – annulation dans 1/60 ième », pourquoi avoir choisi le rapport 1/64iem et pas 1/61iem ?

Pour les matheux, une belle explication (10) sur le principe du « 8ième d’un 8ième » :

Le chiffre 8 est le chiffre du « divin ». Il se situe au delà des 7 de la nature (7 jours de la semaine, 7 notes de musique…), c’est l’une des raisons pour lesquelles on fait la brit-mila / circoncision le 8ième jour ; notre alliance avec D.ieu est sur-naturelle. Le nom de D.ieu qui se trouve « au dessus » de la nature, YHVH (qui a pour valeur 26), est intrinsèquement lié au 8 (guématria kétana 2+6 = 8). Ces deux numéros ont une particularité, qui vient confirmer les paroles du Sefer aHaym « le nom de D.ieu est lié à la modestie » : lorsqu’on multiplie ces chiffres, leur guématria kétana se réduit. L’idée est qu’il faut ‘prendre exemple’ sur D.ieu, qui sait se rapetisser aux yeux des hommes de façon inversement proportionnelle à sa grandeur…

26 x 1 = 26 ; 2+6 =                                    8
26 x 2 = 52 ; 5 + 2 =                                  7
26 x 3 = 78 ; 7 + 8 = 15 ; 1 + 5 =             6
26 x 4 = 104 ; 1 + 4 =                                5
26 x 5 = 130 ; 1 + 3 =                                4
26 x 6 = 156 ; 1 + 5 + 6 = 12 ; 1 + 2 =     3
26 x 7 = 182 ; 1 + 8 + 2 = 11 ; 1 + 1 =      2
26 x 8 = 208 ; 2 + 8 = 10 ; 1 + 0 =          1

(Notons que la guématria kétana de 26 x 8 est de 1 / Achem éHad).

Il en est de même pour le chiffre huit :

8 x 2 = 16 ; 1 + 7 =                         8
8 x 3 = 24 ; 2 + 4 =                        6
8 x 4 = 32 ; 3 + 2 =                        5
8 x 5 = 40 ; 4 + 0 =                        4
8 x 6 = 48 ; 4 + 8 = 12 ; 1 + 2 =    3

Ainsi lorsque le Talmud parle du 8ième d’un 8ième d’orgueil, il nous demande de multiplier en nous le divin (le 8) afin de paraître de moins en moins grand et de cultiver notre modestie.

Cela vient également appuyer les paroles du Roi Salomon « Al téhi HaHam béénéHa / Ne te considère pas comme un sage » (11) : plus on est grand, moins on doit se considérer comme tel.

Hazak

PS : Cela fut une mini-étude sur seulement 3 mots d’une guémara.

Références :

1 – Page 5a
2 – Rav Hiya bar Achi au nom de Rav
3 – Proverbes 16 ; 5
4 – Guemara Sota 5a
5 – Rav Reuven Margoliot
6 –  סוגיות במשפט העברי
7 -www.chiourim.com/mots_cles/parachath/la_parabole_de_la_semaine%3A_nasso.html?vm=r&s=1
8 – Le Mukatcher
9 – Bereshit 32 ; 11
10 – Rapportés par rav Rosenberg
11 – Michlei 3 ; 7

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